Miserere  posté le jeudi 11 septembre 2008 20:26

Jean Christophe Grangé... Un auteur dont je ne sais pas trop quoi penser.

C'est que l'auteur possède de nombreux défauts rédhibitoires. Il semblerait qu'il veut toujours trop en faire.Qu'il ne sait pas s'arrêter. Et de fait, dans sa volonté de créer le " twist " qui marquera les esprits, Grangé créé souvent des climax qui sombrent dans le ridicule ( Le concile de pierre, La ligne noire, ... ) ou malheureusement plombés par des " deus ex machina " sortis de nulle part ( Le vol des cigognes ). Sans compter une fâcheuse propension à pousser le bouchon du malsain un peu loin. De plus, en tant que passionné de cinéma, je ne peux passer sous silence les adaptations désastreuses de ses romans ( pour un Les rivières pourpres potable il faut s'infuser les médiocres L'empire des loups ou Le concile de pierre ) ou ses scripts catastrophiques ( Vidocq quand même ! ).

Et pourtant... Les romans du monsieur me passionnent. Je les lis toujours en quelques jours. La pleine conscience des défauts de ces ouvrages ne m'empêche pas, au contraire, de les apprécier. Malgré tout, il sait trouver le pitch accrocheur qui fait la différence et qu'il appuie, généralement, d'une certaine érudition. Il parvient à entretenir le mystère, à susciter l'envie chez le lecteur de dévorer l'oeuvre afin d'en savoir plus. 

Partant systématiquement de faits divers banals, il mêle souvent, avec talent ( mais aussi parfois trop maladroitement ), circonvolutions de l'histoire récente et mystères quasi surnaturels en plus d'une couche de ses obsessions personnelles ( eugénisme, totalitarisme, pulsion de meurtre ). Sans compter qu'il est un fort habile créateur d'ambiance ( le Paris glauque du Serment des limbes, la jungle étouffante du Centrafrique de Le vol des cigognes... Et, surtout, sa description d'une France aux dessous viciés, violents et cruels).

En plus de cela, je ne peux que louer ses efforts de créer des personnages complexes, marquants, perpétuellement déchirés entre lumière et ténèbres ( bon d'accord des fois ils se vautre complètement ! ).

Et donc heureux je suis ! De fait, après un Le serment des limbes passionnant, mais entaché par de très gênantes fautes de goût, Grangé vient tout juste de nous livrer un de ses meilleurs crus ( en tout cas on est très loin de la véritable purge qu'est La ligne noire ) avec Miserere.

Miserere, au travers de l'enquête mené par un flic retraité d'origine arménienne et son jeune collègue d'origine russe, nous conte de bien ténébreuses affaires mêlant enfants de choeur, nazisme et le Chili de Pinochet. Un vaste programme donc !

Et miracle,  Grangé parvient à le tenir, presque, jusqu'au bout ! Les psychoses des personnages sont très bien intégrées à l'histoire principale qui, quand à elle, se révèle réellement intrigante.

Au passage, l'auteur se paye même le luxe d'évoquer des pages authentiques mais peu connues, et assurément pas glorieuses, de notre Histoire nationale ( la formation des bourreaux sud américains du " Plan Condor  " par des vétérans de la guerre d'Algérie, l'opération de " maintien de la paix "  réalisée par l'armée française dans le Cameroun indépendant du début des années 60 ).

Alors évidemment Grangé ne peut s'empêcher de créer des sous intrigues inutiles et de conclure, facilement, son intrigue en recourant à un " Deus ex machina" essouflé ( bon on atteint quand même pas le niveau du nain tzigane armé de uzis du Vol des cigognes ! ). On pourrait surtout reprocher à l'écrivain de ne pas suffisamment utiliser la base de son pitch. Mais que tout cela ne vous empêche pas de donner sa chance à ce roman souvent intrigant voir inquiétant !.

Par contre, étrange coïncidence, Miserere est la deuxième oeuvre française, avec Martyrs, à sortir ce mois-ci et à traiter de la souffrance et de la torture comme possible instrument de transcendance divine.

En bonus avec ce texte : Le superbe Miserere de  Allegri qui donne son nom au roman.

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Candide  posté le samedi 06 septembre 2008 12:30

Blog de gredin :Les pages de Gredin, Candide

Je viens de terminer la lecture de Candide de Voltaire.

L'histoire paraît plutôt simple au premier abord. Candide, nobliau allemand, est chassé de sa terre pour avoir aimé celle qu'il ne devait pas. Commence alors un long voyage, une quête du bonheur , parsemée de bien des malheurs.

De fait, malgré son apparente simplicité, ce conte philosophique se révèle d'une rare densité. Tout d'abord c'est un véritable exposé de la pensée voltairienne.

En somme, l'homme aspire au bonheur mais ce dernier est difficile à obtenir. De plus l'Homme confond son désir ( ici la "noble" demoiselle du château de Thunder Ten Tronkh dont le héros est chassé au début ) et la réalisation du bonheur. Pour y accéder, l'Homme emprunte souvent de mauvaises voies ( la richesse, le pouvoir, la force et le désir ) alors qu'il est simple à obtenir.

Ainsi, après de douloureuses périgrinations ( où il apprend que la richesse est vaine ), Candide n'approchera le bonheur qu'en créant un monde clos sur lui même , une métairie dans ce cas précis, mais dont les valeurs simples et saines ( amour du travail, humilité, stricte égalité, rejet du luxe considéré comme une vanité ),  le différencie d'un autre monde clos. Celui décadent de la noblesse qui justifie son existence et ses règles iniques par le mensonge,l'apparence et les faux semblants. Un univers mesquin voué à disparaître dans la violence.

Le monde clos de la noblesse est représenté par le château allemand de Thunder Ten Tronkh. C'est une illustration factice du bonheur. Longtemps Candide croit que l'on ne peut être heureux que si l'on appartient à la "glorieuse famille" des châtelains. Le héros pense que le bonheur ultime est d'être le baron, le second d'être sa fille. Sa quête de la félicité sera donc celle, à la fois, de l'amour de la fille du baron ( Mlle Cunégonde ) et celle, quand la seigneurie sera détruite par les bulgares, d'un "paradis" semblable à "l'eden originel". Ces deux quêtes se complètent puisque épouser Mlle Cunégonde c'est à reconstituer Thunder Ten Tronkh mais aussi, enfin, appartenir à cette "noble lignée". Toutefois, Candide finira par voir le monde clos du château dans toute son imposture et comprendra que le bonheur ne peut s'acquérir en épousant Mlle Cunégonde.

L'oeuvre de Voltaire est finalement assez annonciatrice des bouleversements de la Révolution Française dans sa condamnation de l'idéologie viciée de l'aristocratie et dans son éloge de valeurs bourgeoises ( l'importance accordée à la qualité et à l'amour du travail comme condition préalable au bonheur ) voir puritaine (l'humilité, le mépris du luxe)... D'ailleurs  Voltaire admirait la Hollande luthérienne tandis que certaines grandes figures révolutionnaires, Robespierre par exemple, étaient assez proches du puritanisme. De plus, Voltaire, dans le passage sur l'Eldorado, décrit une société idéale, où tout le monde est égal devant la richesse ( et où l'or et autres pierreries ne servent qu'à orner les murs et les chemins ) et dont la politique se révèle ouvertement libérale ( les rois sont élus par le peuple ce qui montre l'espoir et la croyance du philosophe en une monarchie constitutionnelle ).

Mais le message philosophique de Candide constitue aussi  une attaque en règle de " la philosophie de l'optimisme " prônée par Leibniz et son disciple Wolf. Ainsi Leibniz considère que l'Univers ne peut qu'être mauvais par nécessité puisque sa création est une dégradation de l'Être, de Dieu ( et donc le monde ne peut être parfait puisque seul Dieu l'est totalement ). Toutefois, ce monde est le meilleur des mondes possibles puisqu'il est issu d'un choix de Dieu, bon par perfection.

Voltaire trouve cette philosophie dangereuse et ne cesse de la critiquer. Dangereuse car elle relativise les souffrances et les injustices, pousse à l'inaction et à se désintéresser du malheur d'autrui. Puisque l'on est dans le meilleur des mondes possibles à quoi cela sert de se battre contre l'innaceptable puisque de toute façon on ne peut avoir mieux.

Surtout, pour Voltaire, cette philosophie entrave les changements politiques et idéologiques possibles. Elle peut être la caution du maintien au pouvoir des régimes les plus obtus ou tyranniques : Pourquoi vouloir le gouvernement puisque, de toutes façons, vous vivez dans le " meilleur des mondes possibles "?

Ainsi, Thunder Ten Tronkh perpétue le pouvoir arbitraire de sa noblesse malade grâce à l'idéologue officiel du régime : Pangloss dont la doctrine est une vulgarisation de celle de Leibniz. Candide, élève de Pangloss, ne verra au début le monde que par l'intermédiaire des réflexions apprises auprès du docte penseur. Une vision optimiste de l'univers qui ne cadre pas avec le cortège d'horreurs que traverse le héros ( et aussi Pangloss qui, tout comme Mlle Cunégonde et son frère, meurt plusieurs fois pour mieux ressusciter dans les circonstances les plus abracadabrantesques ). Candide, au contact d'autres philosophes ( la bonté personnifiée de l'anabaptisite Jacques, la vieille qui a pris son parti de l'horreur de la vie, Martin le pessimiste, Cancambo qui prend l'existence comme elle vient, l'aristocrate vénitien gavé de richesses et qui n'a plus goût à rien, le derviche qui préfère le silence aux arguties métaphysiques et le vieillard turc heureux de sa vie simple ), rejettera peu à peu le modèle panglossien pour peu à peu affirmer sa propre vision du monde et construire son idéal.

Ainsi, Candide tout comme son créateur Voltaire, créé sa philosophie grâce à son expérience . D'ailleurs Candide est presque une autobiographie de l'auteur . Il connut son Thunder Ten Tronkh avec une maison située près de Genève où il vécut avec sa nièce et la femme de son coeur. Il pensait avoir trouvé un éden protégé de tout. Ce n'était que tromperie. Sa nièce était intellectuellement décevante, la femme le quitta et le pouvoir calviniste en place à Genève se révéla tracassier. Voltaire en garda longtemps une certaine amertume . De fait, dans cette oeuvre, l'auteur nous résume ses déceptions passées, son cheminement intellectuel. Dans ce conte, Voltaire abreuve le lecteur de ses avis ( il raille l'idée rousseauiste du " bon sauvage" ), de ses colères ( il règle son compte avec les critiques qui l'ont descendu, il méprise la superficielle " bonne société " parisienne, il clame son dégoût pour l'inquisition ), de ses goûts littéraires et artistiques.

Le livre est ,ainsi, presque un journal de son temps, retranscrivant les polémiques qui l'égayent ( l'exécution de l'amiral Byng en Angletrre par exemple ), les évènements marquants et traumatisants qui surviennent tels que la guerre de 7 ans ou le séïsme de Lisbonne ( qui pousseront d'ailleurs Voltaire à critiquer Leibniz car il ne pouvait s'expliquer comment le " meilleur des mondes possibles" pouvait permettre cela ! ).

Voltaire profite aussi de Candide pour régler ses comptes avec une église de plus en plus rapace et jouisseuse ( dans le conte les hommes d'église y sont le plus souvent des vautours débauchés, voleurs et dénués de morale ), perdue dans ses conflits stériles. Toutefois, l'auteur ne cesse de recourir à des métaphores religieuses et à l'Histoire biblique. Car malgré tout Voltaire reste un croyant convaincu de la perfection de Dieu.

Mais l'église n'est pas la seule à s'en prendre plein le museau. Clairement déçu par la gent féminine, Voltaire se révèle réellement mysogine ( les femmes y sont presque toutes intéressées et de petite vertue ! )

De fait, Candide est un livre court mais très, très riche. C'est aussi une oeuvre divertissante et terriblement bien rythmée. Voltaire parvient à enrober son discours philosophique dans un flot continu de péripéties. Car Candide est aussi un pastiche jouant avec brio des codes du roman d'aventures ou sentimental. Voltaire nous fait voyager dans toute l'Europe, en Turquie et en Amérique du Sud. On y rencontre de féroces soldats teutons ( Voltaire expose la rancune tenace qu'il éprouve envers Frédérique II de Prusse ), des batailles sanglantes, des inquisiteurs cruels, des sauvages cannibales, des pirates, on y assiste à des tremblements de terre, à des naufrages, des duels à l'épée, on y découvre de légendaires cités perdues,.... Et puis c'est souvent très drôle ( les retournements de situations et autres résurrections multiples sont à tomber ! ).

Candide où comment philosopher en s'amusant.

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La révolte des taïping  posté le vendredi 29 août 2008 12:11

Blog de gredin :Les pages de Gredin, La révolte des taïping

Je viens de terminer de lire La révolte des taïping de Jacques Reclus, livre d'histoire passionnant, mais très spécialisé, sur une des pages majeures de l'histoire chinoise.

Alors késako les taïping ? A l'origine c'est une secte chrétienne apparue dans la province méridionale du Jiangxi , à la fin des années 1840, et dirigée par l'illuminé Hong Xiu Quan ( il se proclame frère cadet de Jésus ), candidat déçu aux examens impériaux et dont la vengeance sera éclatante.

La secte taïping prendra de plus en plus d'importance et attirera les fidèles ( paysans, ouvriers, brigands et parfois notables ) décidés à en finir avec la corrompue dynastie mandchoue des Ts'ing et la misère qui en découle. Se dotant d'un appareil militaire efficace, dirigé par des chefs militaires brillants tels que Yang Xiuqin ( qui lui aussi passait pour converser tranquillement avec Dieu ), les taïping parviendront, dès 1853, à conquérir le bassin du Yang Tze Kiang ( le grenier à riz de l'empire ) et à s'emparer de cités telles que Wuchang et surtout Nankin. De même ils manqueront de peu d'enlever Shangaï. La rebellion ne sera écrasée qu'entre 1864 et 1868 et ce grace à l'appui de milices locales et le concours d'armées étrangères ( français, britanniques et mercenaires américains, sardes et philippins ).

En quoi cette révoltes fut-elle majeure pour l'histoire chinoise?

D'abord à cause du nombre ahurissant de ses victimes ( entre 50 et 75 millions de morts soit plus que la seconde guerre mondiale ) dont beaucoup de morts dûe à la famine ( les armées détruisaient systématiquement les provisions ).

Ensuite elle marqua la reprise en main du pays par l'ethnie majoritaire Han. De fait, la dynastie des occupants mandchous ne gagna la guerre qu'en la déléguant à des seigneurs de guerre Han ( issus de l'administration et de la classe intellectuelle chinoise ) tels que Zeng Guofan. Pratique qui ouvrit la voie aux tout puissants " warlords " qui constituèrent un des principaux fléaux de la Chine jusqu'à l'invasion nipponne de 1937.

De même, la révolte, en suscitant l'intervention étrangère, précipita d'autant plus le délitement de l'empire du milieu ( entamé par les guerres de l'opium ) et son grignotage par les puissances coloniales ( Grande Bretagne, France, Allemagne, Japon, Russie,... ).

La révolte en prenant la forme, au départ, d'une guerre ethnique ( les taïping Han et Miao contre le pouvoir mandchou auxquels s'ajoutèrent par la suite des soulèvements locaux tels celui des musulmans ouïgours du Xinjian ) anticipait la chute des Ts'ing au début du XX° siècle.

De plus l'écrasement de la révolte marqua la fin de la progression du christianisme en Chine.

Mais surtout la révolte des taïping est extrèmement importante en raison de son caractère totalitaire, préfigurant les régimes déments du XX° siècle. S'appuyant sur une vision très personnelle du christianisme, les taïping décidèrent de rompre avec les vieilles traditions chinois et condamnèrent le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme ( et massacrèrent au passage les moines récalcitrants tout en saccageant les temples ). Ce que firent aussi les maoïstes moins d'un siècle plus tard.Toutefois des relents de ces trois religions se retrouvèrent dans la liturgie taïping.

De même, les taïping imaginèrent une forme de communisme agraire ( accès strictement égal aux terres qui  n'appartenaient pas aux paysans mais à l'etat ) et mirent en place un communisme militaire ( vie en communauté au sein d'une structure purement militaire et tous les besoins, secteurs de la société et activités participent intégralement à l'effort de guerre ). A tel point que la révolte enthousiasma Karl Marx. Ajoutons à cela une nomenklatura taïping pesant sur tous les aspects de la vie, affichant un désir de contrôle total et façonnant toute la société à l'image  de son idéologie religieuse et l'on obtient un cocktail rappelant de bien sombres souvenirs.

Il faut de plus compter avec un fondamentalisme religieux puissant : interdiction sous peine de mort de fumer de l'opium, de consommer de l'alcool et... d'entretenir des relations sexuelles, en tout cas au sein de l'appareil militaire ( alors même que les chefs étaient polygames... Surement les privilèges divins ). On peut ajouter à cela une base purement féodale où le paysan se trouvait être strictement inférieur aux soldats et au clergé.

Ainsi l'ouvrage de Jacques Reclus, très exhaustif, nous montre les tenants et aboutissants d'une révolte annonciatrice de bien des changements ( le père de la république Sun Yat Sen, Tchan Kaï Tchek et Mao Tze Toung ne cesseront de s'y référer ). C'est parfois difficile à lire ( en même temps la révolte fut si complexe ) d'autant plus que Reclus n'utilise pas le Pynyin ( transcription en alphabet latin du chinois la plus utilisée en occident ) mais une translation de son cru ( ce qui rend plus ardu la recherche sur une carte des villes touchées par la rebellion ). Enfin, l'ouvrage datant de 1972, l'analyse de Reclus est évidemment dépassée lorsqu'il établit un parrallèle entre le pouvoir actuel et les taïping ( la Chine a beaucoup changé en 36 ans ! ).

Malgré ces réserves, La révolte des Taïping reste un ouvrage essentiel  pour toute personne s'intéressant à la Chine et à l'Histoire.

PS: Cette année est sortie en Chine et à Hong Kong un magnifique film de Peter Chan, The Warlords ( remake de l'excellent Blood brothers du grand Chang Cheh ), avec Jet Li ( il y signe sa meilleure prestation ), Takeshi Kaneshiro et Andy Lau. The warlords traite justement de la révolte des taïping. La photo illustrant cet article est justement tirée de ce long métrage.

 

 

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Seua  posté le jeudi 28 août 2008 22:29

 

Pour étrenner je vous propose une nouvelle de ma composition inspirée d'un voyage en Thaïlande. C'est loin d'être parfait mais j'espère tout de même que cela vous plaira.

 

Il avait fui lorsque le sang était passé sous la porte. Une fois son forfait accompli, il était resté des heures dans cette chambre d'hôtel miteuse à contempler un gecko impavide. Pendant ce temps, la télé locale diffusait, à grand renfort de dialogues bruyants, des animés rigides en 3D préhistorique. Tant d'émissions lobotomisatrices vrillant son crâne déjà passablement perturbé.

Combien d'heures était il resté ainsi dans cet état d'hébétitude semi comateuse ? Il ne saurait le dire. Il avait perdu toute notion du temps, comme si il était mort lui même, comme si il s'était tranché sa propre gorge.

Puis il avait vu l'héméglobine suintante... Et cela avait précédé les terribles souvenirs. La colère noire. La sensation d'une lave dévorante accaparant ses veines, accaparant son coeur, accaparant son esprit. La fureur qui asséchait la gorge. Les larmes qui perlaient, reflet de l'incapacité d'exprimer sa douleur. Et cette envie de hurler, cette sensation que le cri primal stopperait ces ressentiments bouillonnants, les ferait ressortir en une sucession de filandreuses tentacules noires.

Et Elle restait là, son sourire en coin vissé au visage. Affichant cet air cynique, moqueur qu'il ne supportait plus. Enragé, les pires insultes franchissant le seuil de ses lèvres, il avait saisi son rasoir. Il avait frappé directement la pâle zone située sous le menton. Elle hoqueta de surprise et tandis que ses yeux s'éteignaient, la plaie s'ouvrit. Spectacle écoeurant et sublime. Le temps semblait s'être arrêté. Il avait distinctement vu les flots rouges sourdre lentement de la blessure, conquérir, subjuguer le corps blanchâtre, dégringoler jusqu'au sol tel un flot de cascades écarlates.

Au ralenti, le corps sans vie s'écroula.

Maintenant la réalité revenait au pas de charge. Le liquide coulant au travers de sa chambre criait sa culpabilité, la lui jetait à la face. La lourdeur moite de l'air pesait sur lui comme un carcan. Il devait fuir.

Il se leva d'un bond, enfila sa veste, attrapa passeport, portefeuille et sortit en courant. Il prit à peine le temps de jeter les clés au receptionniste sous le regard étonné de vénérables séminaristes lisant le Bangkok Post. Dans la cour de l'hôtel, ensoleillée et éclatante des fleurs multicolores nouvellement plantées, il héla un de ces pick up rouge à la fois bus et taxi.

Les rues étaient animés de cette joie, de ce gai murmure propre au campus de la CMU. Sous de rustiques vérandas de bois, des étudiants flirtaient ou bachottaient en sirotant un café glacé. Puis, attirant le regard, passait un groupe de jeunes filles en uniformes de lycéennes qui se promenaient en riant sous les ombrages de vénérables arbres abritant des mini autels animistes. Des scooters chargés, parfois de 3 ou 4 passagers, vrombissaient en soulevant la poussière ocre des routes de terre tandis qu'ici et là un chien roux couard et efflanqué quémandait, en grognant, de quoi se nourrir. Ce spectacle glissait sur le meurtrier comme l'eau sur une plaque de fer. Carapaçonné comme il l'était dans sa folie grandissante seules l'atteignaient ses propres meurtrissures.

Tout en montant dans la cabine avant du taxi, il regarda le paysage qui s'étendait à l'horizon, les vertes montagnes couvertes de jungles, tâchées par endroits d'arbres aux feuillages oranges ou aux fleurs roses, et qui dans la canicule de l'après midi semblait s'auréoler d'une brume dorée. Il sentait, en lui même, l'appel de ces lieux nimbés de mystère, d'oubli peut être. Il devait s'y rendre. Seule l'obscurité de la forêt vierge pouvait répondre à celle de son âme. Le chauffeur accepta de le conduire dans les collines se situant au delà du temple de Doï Suthep. Il ne rechigna pas lorsqu'on lui demanda 1000 bath, prix qu'il savait effarant pour une telle course. Mais peu lui importait dorénavant l'argent et tant d'autres choses. En enfer la monnaie n'est d'aucune utilité.

Le véhicule, bringuebalant de ci, de là, montait difficilement la pente abrupte menant à Doï Suthep. Parfois une percée de lumière au milieu du luxuriant écran végétal permettait d'apercevoir la grande ville en contrebas, tâche grisâtre et flou effleurant les nuages de pollution.

Mais ici le ciel était d'un bleu éclatant. Le béton avait laissé sa place au réseau enchevêtré des lianes. Aller à Doï Suthep lui semblait être un retour vers la Foi. Non pas la seule foi religieuse mais plutôt quelque chose de plus ancestral, d'enfoui au sein de l'âme humaine. Comme une pulsation qui unissait l'Homme à la terre primordiale. Cette terre des origines, belle et sauvage. L'asphalte semblait peu à peu ingurgitée par la jungle, effaçant la civilisation, imposant un mouvement lent et profond qui digérait l'humain et sa morale superflue, le recrachant enfin, éclat de vie brut, dépourvue de toute notion de Bien ou de Mal. C'est ce qu'il désirait le plus. Dans la cour de l'hôtel il avait vu juste.

Telles étaient les promesses de la jungle. Telles étaient les promesses de l'Ombre.

Le taxi-bus déposa ses hordes de touristes et de croyants au pied du vertigineux escalier du temple. Alors que le chauffeur discutait avec ses confrères massés autour des boutiques de souvenirs, il ne put s'empêcher de regarder les deux imposants nagas de pierre protégeant les pieux visiteurs de ce joyau noir, cette tentation, qu'offraient les frondaisons alentours.

En cahotant, la voiture repartit, l'arracha à cette vision et continua son trajet laborieux sur une route de plus en plus mauvaise. Bientôt, la forêt laissa la place à des étendues d'herbes jaunies et brûlées par le soleil. Mais au détour d'un virage, et à son grand soulagement, le fourmillement végétal reprit ses droits. Il décida alors soudainement de s'arrêter, ne supportant plus les babillages du conducteur et les miaulements musicaux de la pop locale crachée par une autoradio à bout de souffle.

Il marcha de longues minutes, entouré d'un inextricable corridor végétal. Il n'y avait personne. La chaleur écrasante, dure, presque palpable n'était atténuée par aucune brise de vent. Et le silence, un silence effrayant, régnait. Même pas un piaillement d'oiseau ou un crissement d'insecte, pourtant si nombreux dans ces régions. Rien. Il aperçut alors un maigre sentier boueux s'enfonçant dans les fourrés. Il l'emprunta aussitôt, plongea au sein des bois. Etrangement, dès qu'il y eut pénétré, le silence fut remplacé par le fracas. Des centaines de volatiles semblèrent hurler en même temps comme si ils voulaient intimider, rejeter ce corps étranger dont le mal pouvait les contaminer. Il ne céda point et continua son chemin.

Il chemina un temps interminable. Le sentier disparu laissant place à la nature la plus sauvage, la plus désordonnée. Il enjamba des troncs d'arbres pourrissants afin de passer des rivières, ne jeta pas un oeil aux cascades étincelantes qui s'offrait à lui au détour d'une clairière, ne se soucia pas de la pluie et de son tambourinement obsédant sur les feuilles et les fougères, ne s'émerveilla pas de la lumière perçant violemment la canopée. Mais il n'oubliait pas. Les souvenirs l'obsédaient. Son voyage au coeur de l'Ombre semblait les raviver. Il rageait. Ce n'est pas ce qui était prévu.

Et le visage de la morte ne cessait de le hanter, se projetant inoportunément sur l'écran vert qui se déroulait devant lui. Il se rappelait leur rencontre, la tendre puis dévorante passion des débuts, la douceur infinie de se réveiller dans ses bras, les rêves fous de construire à deux un bonheur éternel. Mais il se rémémorait aussi la lente déliquescence de leur couple, la rancoeur et la haine entretenu chaque jour par le moindre mot, le moindre oubli. La cruauté n'avait pas tardé à pointer son sale museau et avec elle les vexations quotidiennes, l'exploitation de la moindre faiblesse afin de mettre l'autre à genoux. Et surtout les mots utilisés comme des armes afin de déchirer l'âme et l'amener au seuil de la folie. Et pourtant ils ne pouvaient se séparer, se blessant sans cesse au nom d'une minuscule étincelle qui ne voulait s'éteindre. Ils avaient fait ce voyage afin de prendre un nouveau départ dans un monde nouveau.

C'était un échec. Il avait son sang sur les mains. Il avait contemplé son agonie. Cet ultime espoir déçu l'avait mené sur une voie où il était impossible de faire marche arrière. Il avait franchi la barrière. Il était un meurtrier. Il était un monstre. Il semblait bien loin maintenant ce salopard ordinaire qu'il était auparavant, cette loque humaine oubliant son mal être en éclusant au bar du coin

Et la douleur était de plus en plus pressante. Les bruits de la jungle, la chaleur, l'humidité semblaient l'exacerber.

Remords. Souffrances. FOLIE.

Son crâne explosait. Le rire de la défunte, son regard après leur premier baiser se superposait à la gorge déchirée, à son souffle expirant. Le film de ses souvenirs les plus heureux étaient projetés sur la mare rouge de l'hémoglobine envahissant le carrelage d'une salle de bain tropicale.

Il voulait hurler sa rage, la jetait au dehors avec une puissance qui le détruirait lui même, l'annihilerait.

Il courait aveuglé par la fureur et la douleur. Il trébuchait, tombait, s'écorchait, percutait il ne savait trop quoi. Mais il continuait sa course folle, mendiant une fin prochaine.

Et il cria, cria à en cracher du sang. Chant funèbre et primal sortit du fond des âges. Son corps éclata de douleur. Il tomba à genoux dans une boue brunâtre, les yeux exorbités. Ses muscles l'écartelaient, sa mâchoire le déchirait de l'intérieur, ses membres le tiraillaient en tout sens, ses organes semblaient au bord de l'implosion, sa peau se déformait. Il lacéra ses habits et de ses ongles stria sa peau de zébrures sanguinolentes qui noircirent peu à peu. Et le cri continuait, de plus en plus fort, de plus en plus dur, de moins en moins humain.

Sa cervelle bouillonnait, fusionnant, en un magma infâme, souvenirs et sentiments afin de ne laisser que l'horreur, la simplicité de la barbarie. Et par dessus tout il ressentait l'Envie, dévorante, inextinguible. L'Envie de donner la mort. L'anéantissement comme seul remède à son mal. Mais surtout le dominait peu à peu l'Envie du sang. Il en voulait encore et encore afin de s'en repaître, de s'y baigner, de s'y oublier. Plus rien ne subsistait en son esprit sauf ce Sang. Liquide divinement mortifère l'appelant de sa lugubre litanie. Finalement la jungle l'avait exaucé et lui avait donné l'oubli. L'oubli contre la destruction. Ses dents condamnées à arracher la chair vive, finalement c'était mieux que rien.

Et le cri devint rugissement.

Une forme souple, féline et fauve bondit vers l'ombre des arbres, vers ce royaume des ténèbres qui dorénavant serait le sien.

 

Plusieurs jours plus tard, un jeune garçon revint paniqué dans un village passablement délabré des Hill Tribes. Il affirma avoir aperçu alentour un tigre gigantesque traînant le cadavre d'une chèvre au travers des fourrés. On se moqua de lui. Cela faisait longtemps que les tigres avaient disparu de la province. D'ailleurs, comme tout le monde le savait, les derniers survivants se terraient au find fond de l'Isan à plusieurs centaines de km de là . Mais ils déchantèrent quand, à la saison des pluies, le sang commença à couler.

 

FIN

 

Lexique :

Bangkok Post : Journal thaï anglophone lu principalement par les touristes et les hommes d'affaires.

CMU: Chiang Maï University

Chiang Maï : Deuxième plus grande ville de Thaïlande.

Doï Suthep : Gigantesque et superbe complexe bouddhiste surplombant Chiang Maï.

Hill tribes : Région de collines de la province de Chiang Maï abritant les ethnies minoritaires du nord de la Thaïlande ( Hmong, Méo, Lao,... ). Les Hill tribes sont, au fil du temps, devenues de véritables attractions touristiques.

Isan : Région du nord est de la Thaïlande, frontalière du Laos. Elle abrite le parc naturel national de Khao Yai, réputé pour avoir préservé les derniers tigres du Siam.

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