Pour étrenner je vous propose une nouvelle de ma
composition inspirée d'un voyage en Thaïlande. C'est
loin d'être parfait mais j'espère tout de même
que cela vous plaira.
Il avait fui lorsque le sang était passé sous la
porte. Une fois son forfait accompli, il était resté
des heures dans cette chambre d'hôtel miteuse à
contempler un gecko impavide. Pendant ce temps, la
télé locale diffusait, à grand renfort de
dialogues bruyants, des animés rigides en 3D
préhistorique. Tant d'émissions lobotomisatrices
vrillant son crâne déjà passablement
perturbé.
Combien d'heures était il resté ainsi dans cet
état d'hébétitude semi comateuse ? Il ne
saurait le dire. Il avait perdu toute notion du temps, comme si il
était mort lui même, comme si il s'était
tranché sa propre gorge.
Puis il avait vu l'héméglobine suintante... Et
cela avait précédé les terribles souvenirs. La
colère noire. La sensation d'une lave dévorante
accaparant ses veines, accaparant son coeur, accaparant son esprit.
La fureur qui asséchait la gorge. Les larmes qui perlaient,
reflet de l'incapacité d'exprimer sa douleur. Et cette envie
de hurler, cette sensation que le cri primal stopperait ces
ressentiments bouillonnants, les ferait ressortir en une sucession
de filandreuses tentacules noires.
Et Elle restait là, son sourire en coin vissé au
visage. Affichant cet air cynique, moqueur qu'il ne supportait
plus. Enragé, les pires insultes franchissant le seuil de
ses lèvres, il avait saisi son rasoir. Il avait
frappé directement la pâle zone située sous le
menton. Elle hoqueta de surprise et tandis que ses yeux
s'éteignaient, la plaie s'ouvrit. Spectacle écoeurant
et sublime. Le temps semblait s'être arrêté. Il
avait distinctement vu les flots rouges sourdre lentement de la
blessure, conquérir, subjuguer le corps blanchâtre,
dégringoler jusqu'au sol tel un flot de cascades
écarlates.
Au ralenti, le corps sans vie s'écroula.
Maintenant la réalité revenait au pas de charge.
Le liquide coulant au travers de sa chambre criait sa
culpabilité, la lui jetait à la face. La lourdeur
moite de l'air pesait sur lui comme un carcan. Il devait fuir.
Il se leva d'un bond, enfila sa veste, attrapa passeport,
portefeuille et sortit en courant. Il prit à peine le temps
de jeter les clés au receptionniste sous le regard
étonné de vénérables
séminaristes lisant le Bangkok Post. Dans la cour de
l'hôtel, ensoleillée et éclatante des fleurs
multicolores nouvellement plantées, il héla un de ces
pick up rouge à la fois bus et taxi.
Les rues étaient animés de cette joie, de ce gai
murmure propre au campus de la CMU. Sous de rustiques
vérandas de bois, des étudiants flirtaient ou
bachottaient en sirotant un café glacé. Puis,
attirant le regard, passait un groupe de jeunes filles en uniformes
de lycéennes qui se promenaient en riant sous les ombrages
de vénérables arbres abritant des mini autels
animistes. Des scooters chargés, parfois de 3 ou 4
passagers, vrombissaient en soulevant la poussière ocre des
routes de terre tandis qu'ici et là un chien roux couard et
efflanqué quémandait, en grognant, de quoi se
nourrir. Ce spectacle glissait sur le meurtrier comme l'eau sur une
plaque de fer. Carapaçonné comme il l'était
dans sa folie grandissante seules l'atteignaient ses propres
meurtrissures.
Tout en montant dans la cabine avant du taxi, il regarda le
paysage qui s'étendait à l'horizon, les vertes
montagnes couvertes de jungles, tâchées par endroits
d'arbres aux feuillages oranges ou aux fleurs roses, et qui dans la
canicule de l'après midi semblait s'auréoler d'une
brume dorée. Il sentait, en lui même, l'appel de ces
lieux nimbés de mystère, d'oubli peut être. Il
devait s'y rendre. Seule l'obscurité de la forêt
vierge pouvait répondre à celle de son âme. Le
chauffeur accepta de le conduire dans les collines se situant au
delà du temple de Doï Suthep. Il ne rechigna pas
lorsqu'on lui demanda 1000 bath, prix qu'il savait effarant pour
une telle course. Mais peu lui importait dorénavant l'argent
et tant d'autres choses. En enfer la monnaie n'est d'aucune
utilité.
Le véhicule, bringuebalant de ci, de là, montait
difficilement la pente abrupte menant à Doï Suthep.
Parfois une percée de lumière au milieu du luxuriant
écran végétal permettait d'apercevoir la
grande ville en contrebas, tâche grisâtre et flou
effleurant les nuages de pollution.
Mais ici le ciel était d'un bleu éclatant. Le
béton avait laissé sa place au réseau
enchevêtré des lianes. Aller à Doï Suthep
lui semblait être un retour vers la Foi. Non pas la seule foi
religieuse mais plutôt quelque chose de plus ancestral,
d'enfoui au sein de l'âme humaine. Comme une pulsation qui
unissait l'Homme à la terre primordiale. Cette terre des
origines, belle et sauvage. L'asphalte semblait peu à peu
ingurgitée par la jungle, effaçant la civilisation,
imposant un mouvement lent et profond qui digérait l'humain
et sa morale superflue, le recrachant enfin, éclat de vie
brut, dépourvue de toute notion de Bien ou de Mal. C'est ce
qu'il désirait le plus. Dans la cour de l'hôtel il
avait vu juste.
Telles étaient les promesses de la jungle. Telles
étaient les promesses de l'Ombre.
Le taxi-bus déposa ses hordes de touristes et de croyants
au pied du vertigineux escalier du temple. Alors que le chauffeur
discutait avec ses confrères massés autour des
boutiques de souvenirs, il ne put s'empêcher de regarder les
deux imposants nagas de pierre protégeant les pieux
visiteurs de ce joyau noir, cette tentation, qu'offraient les
frondaisons alentours.
En cahotant, la voiture repartit, l'arracha à cette
vision et continua son trajet laborieux sur une route de plus en
plus mauvaise. Bientôt, la forêt laissa la place
à des étendues d'herbes jaunies et
brûlées par le soleil. Mais au détour d'un
virage, et à son grand soulagement, le fourmillement
végétal reprit ses droits. Il décida alors
soudainement de s'arrêter, ne supportant plus les babillages
du conducteur et les miaulements musicaux de la pop locale
crachée par une autoradio à bout de souffle.
Il marcha de longues minutes, entouré d'un inextricable
corridor végétal. Il n'y avait personne. La chaleur
écrasante, dure, presque palpable n'était
atténuée par aucune brise de vent. Et le silence, un
silence effrayant, régnait. Même pas un piaillement
d'oiseau ou un crissement d'insecte, pourtant si nombreux dans ces
régions. Rien. Il aperçut alors un maigre sentier
boueux s'enfonçant dans les fourrés. Il l'emprunta
aussitôt, plongea au sein des bois. Etrangement, dès
qu'il y eut pénétré, le silence fut
remplacé par le fracas. Des centaines de volatiles
semblèrent hurler en même temps comme si ils voulaient
intimider, rejeter ce corps étranger dont le mal pouvait les
contaminer. Il ne céda point et continua son chemin.
Il chemina un temps interminable. Le sentier disparu laissant
place à la nature la plus sauvage, la plus
désordonnée. Il enjamba des troncs d'arbres
pourrissants afin de passer des rivières, ne jeta pas un
oeil aux cascades étincelantes qui s'offrait à lui au
détour d'une clairière, ne se soucia pas de la pluie
et de son tambourinement obsédant sur les feuilles et les
fougères, ne s'émerveilla pas de la lumière
perçant violemment la canopée. Mais il n'oubliait
pas. Les souvenirs l'obsédaient. Son voyage au coeur de
l'Ombre semblait les raviver. Il rageait. Ce n'est pas ce qui
était prévu.
Et le visage de la morte ne cessait de le hanter, se projetant
inoportunément sur l'écran vert qui se
déroulait devant lui. Il se rappelait leur rencontre, la
tendre puis dévorante passion des débuts, la douceur
infinie de se réveiller dans ses bras, les rêves fous
de construire à deux un bonheur éternel. Mais il se
rémémorait aussi la lente déliquescence de
leur couple, la rancoeur et la haine entretenu chaque jour par le
moindre mot, le moindre oubli. La cruauté n'avait pas
tardé à pointer son sale museau et avec elle les
vexations quotidiennes, l'exploitation de la moindre faiblesse afin
de mettre l'autre à genoux. Et surtout les mots
utilisés comme des armes afin de déchirer l'âme
et l'amener au seuil de la folie. Et pourtant ils ne pouvaient se
séparer, se blessant sans cesse au nom d'une minuscule
étincelle qui ne voulait s'éteindre. Ils avaient fait
ce voyage afin de prendre un nouveau départ dans un monde
nouveau.
C'était un échec. Il avait son sang sur les mains.
Il avait contemplé son agonie. Cet ultime espoir
déçu l'avait mené sur une voie où il
était impossible de faire marche arrière. Il avait
franchi la barrière. Il était un meurtrier. Il
était un monstre. Il semblait bien loin maintenant ce
salopard ordinaire qu'il était auparavant, cette loque
humaine oubliant son mal être en éclusant au bar du
coin
Et la douleur était de plus en plus pressante. Les bruits
de la jungle, la chaleur, l'humidité semblaient
l'exacerber.
Remords. Souffrances. FOLIE.
Son crâne explosait. Le rire de la défunte, son
regard après leur premier baiser se superposait à la
gorge déchirée, à son souffle expirant. Le
film de ses souvenirs les plus heureux étaient
projetés sur la mare rouge de l'hémoglobine
envahissant le carrelage d'une salle de bain tropicale.
Il voulait hurler sa rage, la jetait au dehors avec une
puissance qui le détruirait lui même,
l'annihilerait.
Il courait aveuglé par la fureur et la douleur. Il
trébuchait, tombait, s'écorchait, percutait il ne
savait trop quoi. Mais il continuait sa course folle, mendiant une
fin prochaine.
Et il cria, cria à en cracher du sang. Chant
funèbre et primal sortit du fond des âges. Son corps
éclata de douleur. Il tomba à genoux dans une boue
brunâtre, les yeux exorbités. Ses muscles
l'écartelaient, sa mâchoire le déchirait de
l'intérieur, ses membres le tiraillaient en tout sens, ses
organes semblaient au bord de l'implosion, sa peau se
déformait. Il lacéra ses habits et de ses ongles
stria sa peau de zébrures sanguinolentes qui noircirent peu
à peu. Et le cri continuait, de plus en plus fort, de plus
en plus dur, de moins en moins humain.
Sa cervelle bouillonnait, fusionnant, en un magma infâme,
souvenirs et sentiments afin de ne laisser que l'horreur, la
simplicité de la barbarie. Et par dessus tout il ressentait
l'Envie, dévorante, inextinguible. L'Envie de donner la
mort. L'anéantissement comme seul remède à son
mal. Mais surtout le dominait peu à peu l'Envie du sang. Il
en voulait encore et encore afin de s'en repaître, de s'y
baigner, de s'y oublier. Plus rien ne subsistait en son esprit sauf
ce Sang. Liquide divinement mortifère l'appelant de sa
lugubre litanie. Finalement la jungle l'avait exaucé et lui
avait donné l'oubli. L'oubli contre la destruction. Ses
dents condamnées à arracher la chair vive, finalement
c'était mieux que rien.
Et le cri devint rugissement.
Une forme souple, féline et fauve bondit vers l'ombre des
arbres, vers ce royaume des ténèbres qui
dorénavant serait le sien.
Plusieurs jours plus tard, un jeune garçon revint
paniqué dans un village passablement délabré
des Hill Tribes. Il affirma avoir aperçu alentour un tigre
gigantesque traînant le cadavre d'une chèvre au
travers des fourrés. On se moqua de lui. Cela faisait
longtemps que les tigres avaient disparu de la province.
D'ailleurs, comme tout le monde le savait, les derniers survivants
se terraient au find fond de l'Isan à plusieurs centaines de
km de là . Mais ils déchantèrent quand,
à la saison des pluies, le sang commença à
couler.
FIN
Lexique
:
Bangkok Post : Journal
thaï anglophone lu principalement par les touristes et les
hommes d'affaires.
CMU: Chiang Maï
University
Chiang Maï :
Deuxième plus grande ville de Thaïlande.
Doï Suthep :
Gigantesque et superbe complexe bouddhiste surplombant Chiang
Maï.
Hill tribes :
Région de collines de la province de Chiang Maï
abritant les ethnies minoritaires du nord de la Thaïlande (
Hmong, Méo, Lao,... ). Les Hill tribes sont, au fil du
temps, devenues de véritables attractions
touristiques.
Isan : Région
du nord est de la Thaïlande, frontalière du Laos. Elle
abrite le parc naturel national de Khao Yai, réputé
pour avoir préservé les derniers tigres du
Siam.